Bordeaux – Paris ou la fièvre du samedi soir

Il est parfois des manières peu ordinaires de fêter son anniversaire. Pour ma part, en ce 31 mai 2014, j’ai opté pour une version très originale de la fièvre du samedi soir. Sans craindre les démons de minuit je me suis ainsi offert une sacrée nuit de folie. Car avouons-le, passer une nuit entière à pédaler face au vent en direction de Paris relève sans doute un peu de la folie pour bon nombre d’individus. En tout cas, pas pour les quelques 480 concurrents (et moi, et moi !) qui se sont élancés dès samedi matin à 10 heures des bords de la Garonne à Bordeaux pour partir à la conquête d’une épreuve qui fut pendant de longues années une des plus atypiques du calendrier cycliste.

Un peu d’histoire…

123 ans après sa création et 35 ans après sa dernière édition professionnelle, l’équipe de Extra Sports a en effet fait renaître de ses cendres cette épreuve légendaire qu’est Bordeaux-Paris.

Créée en 1891, l’épreuve démarrait de Bordeaux à 2 heures du matin et s’achevait en fin d’après-midi à Paris dans l’aspiration des dernys derrière lesquels les coureurs s’engouffraient à la mi-course.
Dans les années 70, le belge Herman Van Springel en fera sa chasse gardée en s’imposant 7 fois. Pour la petite histoire, un autre belge célèbre y remporta l’unique succès de sa carrière : Ghislain Lambert…

Hermann Van-Springel (Photo : bordeauxparis.com)

Hermann Van-Springel (Photo : bordeauxparis.com)

Au début des années 80, l’épreuve a commencé un lent déclin, suscitant de moins en moins l’intérêt des coureurs compte tenu de son atypicité. La dernière édition professionnelle eu donc lieu en 1988 et vu la victoire du français Jean-François Rault.

Le club des « Touristes et Cyclotouristes de Guyenne » (TCG) a maintenu la tradition de ce marathon de la route en l’organisant tous les 2 ans jusqu’en 2010. C’est ainsi que j’ai découvert l’épreuve en 1998 avant d’y revenir en 2000. Au fil des ans, l’aspect rando au long cours a pris le pas sur la petite pointe de compétition qui motivait encore une poignée de plus en plus réduite de cyclosportifs avant que l’organisateur ne jette définitivement l’éponge compte tenu notamment des contraintes administratives inhérentes à une telle épreuve qui traverse pas moins de 9 départements et se déroule sur plus de 600 km.

J’ai toujours gardé intacts les souvenirs de mes participations en 98 et en 2000 et lorsque j’ai appris que l’épreuve allait revenir au calendrier, je n’ai pas trop tardé à me décider pour y revenir une 3e fois, 14 ans après ma dernière participation. Qui plus est, l’épreuve se déroulant le 31 mai, voilà une formidable occasion pour fêter mes 41 ans !

16 ans après, le duo reconstitué

16 ans après, le duo reconstitué

Depuis ma dernière participation, beaucoup de chose ont forcément changé à commencer par ma disponibilité pour me « préparer » en vu de cet objectif. Je ne reviendrai pas là-dessus, ayant déjà écrit pas mal de chose à ce sujet. Bien évidemment, j’ai aussi 14 ans de plus et désormais de nombreux cheveux blancs ! Mais qu’importe, j’ai conservé cette même envie de cadet qui va affronter sa première grande épreuve tout en étant conscient de mes limites mais également sûr de mes forces. Enfin, la plus importante différence est de pouvoir compter sur la présence de ma femme, Delphine qui retrouve à cette occasion l’ambiance des cyclosportives qu’elle avait tant côtoyé jusqu’en 2005 avant la naissance de notre fille Coralie. Finalement, le seul qui n’ait pas changé est mon « vieux » compère Bernard qui « pilotait » déjà mon assistance en 98 et qui n’a pas hésité à repartir pour une nouvelle aventure !

Delphine, ma plus fidèle supportrice !

Delphine, ma plus fidèle supportrice !

Le décor étant planté, que le spectacle commence !

C’est donc à 10 heures du matin en ce samedi 31 mai 2014 que je m’élance avec quelques 480 valeureux concurrents depuis le quai des Queyries à Bordeaux pour rallier Paris dans un délais maximal de 28 heures. La veille, ils étaient quasiment autant à être partis dès 6 heures dans la catégorie « Ultra Rando ».

Si le soleil est de la partie, un vent défavorable s’installe très rapidement pour ne plus nous quitter quasiment jusqu’à la fin.

Etant bien placé dans le sas de départ je me retrouve rapidement à l’avant du peloton et me voilà rattrapé par l’un de mes principaux travers : une générosité débordante ! Je vais sans doute laisser beaucoup d’énergie à bondir dans chaque roue, à commencer par celle de l’infatigable Dominique Briand, alias le Crazy Gone, qui a visiblement des fourmis dans les jambes. Qu’importe, on ne se refait pas… Hélas, je vais effectivement payer cash cette débauche d’énergie entre le 1er et le 2e point de contrôle où le parcours se transforme en montagnes russes.

L’excès de générosité fini toujours par se payer...

L’excès de générosité fini toujours par se payer…

Je m’accroche une fois, deux fois, puis parviens à réintégrer le groupe de tête une troisième fois mais à la 4e « secousse », je dois déposer les armes. Je navigue pendant plusieurs kilomètres à quelques encablures du premier peloton fort d’une centaine d’unité au milieu d’un flot de véhicules suiveurs qui normalement n’a rien à faire ici puisque un itinéraire spécial leur a été désigné… Bref, nous avons à peine fait 150 kilomètres que je dois déjà gérer une première situation délicate et faire le bon choix : soit je ne lâche rien et je continue à lutter seul face au vent pour espérer réintégrer le groupe de tête à la faveur d’un ralentissement, soit je me relève et intègre le groupe qui suit.

J’hésite pendant de longues minutes puis la raison finit par l’emporter. Je ne peux en effet continuer à griller des cartouches alors qu’il reste encore près de 500 km de course ! Je me résigne alors à me relever et à attendre un second groupe que je ne vois jamais arriver…

Ai-je réellement fait le bon choix ? N’aurai-je pas du insister davantage ? Pourquoi avoir dépenser inutilement tant d’énergie depuis le départ ? Je commence à gamberger et n’arrête pas de me retourner pour espérer voir revenir un groupe sur moi. En vain. Ces quelques kilomètres sont interminables mais je finis par me ressaisir en me disant qu’après toutes les sorties que j’ai effectuées en solitaire tout au long de ma préparation, je n’ai pas forcément besoin d’attendre immédiatement du renfort.

Me voilà donc reparti sur un rythme à nouveau plus soutenu avec comme objectif de retrouver des compagnons de route au 2e point de contrôle. C’est effectivement le cas. Hélas pour quelques kilomètres seulement car dès que la route s’élève, ces éphémères compagnons de route perdent mon sillage. La gamberge s’installe à nouveau : faut-il que je les attende ou faut-il que je continue sans me soucier d’eux ?

J’opte assez rapidement pour la seconde option et me voilà à nouveau engagé dans un raid solitaire. Au bout de quelques kilomètres, je vois enfin quelqu’un revenir sur moi qui m’indique qu’un groupe d’une vingtaine d’unités ne devrait pas tarder à rentrer sur nous.

Effectivement, peu de temps après, un peloton conséquent nous absorbe et nous voilà reparti sur un bon tempo qui permet à la moyenne de se maintenir au dessus de 30 km/h malgré un parcours toujours très casse-pattes. En outre, bien que nous soyons près d’une trentaine au sein de ce groupe, nous ne sommes que 3 ou 4 à assurer les relais. Qu’importe une fois de plus, j’ai retrouvé une vitesse de croisière qui me convient parfaitement, tous les voyants sont à nouveau au vert et j’ai le sentiment de pouvoir aller loin, très loin même…

L’Isle Jourdain se profile déjà, c’est le 3e point de contrôle, plus de 230 kilomètres ont été parcourus. Ravitaillement express et nous voilà reparti en ordre quelque peu désordonné mais notre petit groupe se reconstitue rapidement au fil des kilomètres. J’ai retrouvé une sérénité totale et je continue à assurer le tempo notamment dans les bosses où je m’attache à mettre systématiquement le petit plateau là où les autres restent sur la « plaque ».

On approche petit à petit de la fin d’après-midi et nous atteindrons la mi-course au prochain point de contrôle de Martizay où nous allons nous équiper pour la nuit. Le vent semble avoir quelque peu faibli et il fait une température idéale pour faire du vélo. Aucun signe de fatigue ne se fait ressentir pour le moment. Pourvu que ça dure !

Martizay, une autre épreuve démarre…

Equipé pour la nuit !

Equipé pour la nuit !

A Martizay, après 320 kilomètres de course, je retrouve donc Delphine et Bernard pour la 4e fois depuis le départ. J’enfile une veste manches longues et le gilet fluo, mets des genouillères et fixe ma lampe. Me voilà paré pour la nuit qu’il va falloir affronter d’ici à peine 2 heures. Préférant ne pas trop prolonger mon arrêt je repars seul et en profite pour me détendre les jambes en attendant le retour de mon groupe. A ma grande surprise, ce ne sont plus les mêmes qui me rattrapent ! Il s’agit en effet du groupe qui nous devançait et le rythme s’en ressent d’ailleurs. Pour une fois, j’en profite pour rester sagement dans les roues laissant les 4 solides gaillards du Team B’Twin assurer un tempo plus que soutenu jusqu’à Romorantin.

La nuit est désormais bien installée et nous progressons à la lueur de nos lampes qui assurent un éclairage puissant. A ce propos, quel changement en termes de matériel comparé à ma première participation en 98 !

Au point de contrôle de Romorantin, une belle surprise m’attend. Non seulement la maman de Delphine est là, mais en plus elle est accompagnée de nos amis du Loir et Cher, alias les « lainlains » et leurs épouses ‘Roro » et « Kiki ». Je ne pouvais espérer plus chaleureux comité d’accueil. Quel beau cadeau d’anniversaire ils m’offrent par leur présence. Je ne peux malheureusement pas trop m’attarder mais les quelques mots que nous échangeons décuplent mon énergie et me voilà reparti à l’assaut de cette folle nuit.

Mon fan club !

Mon fan club !

Plus de 400 kilomètres ont été parcourus, nous approchons de la Beauce et de ses lignes droites interminables. Nous progressons sur un rythme toujours régulier, le compteur oscillant entre 28 et 30 km/h alors que le vent s’invite à nouveau. A l’approche du 6e point de contrôle situé à Saint Laurent des Bois le cap des 500 kilomètres est sur le point d’être franchi. Il est aux environs de 2 heures du matin et je ressens pour la première fois quelques signes de faiblesse. Je suis même sur le point de perdre le contact avec mon groupe au sommet d’une petite bosse sans doute insignifiante et je dois serrer les dents et puiser au plus profond de moi-même pour recoller aux roues. L’arrêt à ce 6e point de contrôle est le bienvenu.

J’ai cependant à peine le temps de remplacer mes 2 bidons que je vois déjà des lueurs ressortir de la zone de ravitaillement. Je crie à Delphine et à Bernard : « Merde ! on se n’arrête pas, ils repartent déjà ! j’y vais ! ». Tant bien que mal, Delphine me glisse quelques sachets de gels supplémentaires dans la poche et nous voilà tous en file indienne.

Au bout de quelques kilomètres, je remonte un à un tous les membres du petit groupe dans lequel je me trouve et à ma grande surprise, je ne reconnais aucun de mes précédents compagnons de route… C’est tout simplement que je suis une nouvelle fois reparti avec le groupe qui nous devançait ! A force de jouer ainsi à « saute mouton » au gré des points de contrôle, je rattrape une partie des concurrents que j’avais du me résigner à laisser filer en début d’épreuve.

Malgré mon arrêt express au ravitaillement précédent, j’ai retrouvé un second souffle. Je suis toutefois moins prompt à prendre des relais d’autant que 2 solides rouleurs ont pris la direction des opérations et ne demandent rien à personne.

Vers 4h30 du matin, l’horizon commence à s’éclaircir. La fin de la nuit est toute proche. Déjà.

Que de kilomètres parcourus pour en arriver là. Il ne faut pour autant pas se relâcher. J’ai toujours craint ce moment car le risque de trop décompresser en voyant le jour se lever nous guette à chaque instant alors qu’il reste encore pas mal de chemin à parcourir d’ici à l’arrivée.

Une folle nuit s’achève

Nous arrivons au dernier point de contrôle situé à Auneau aux premières lueurs du jour, les traits tirés par la nuit blanche que nous venons de passer à travers la Beauce. La température est particulièrement fraîche et le corps commence à se raidir. Je remplace une dernière fois mes bidons, remets de quoi m’alimenter dans les poches et s’est reparti pour les 50 derniers kilomètres qui empruntent notamment les fameuses côtes de la vallée de Chevreuse.

Le soleil commence à percer tout doucement et le paysage se teinte progressivement de lueurs roses et orangées alors que de petits bancs de brume s’élèvent ici et là. Au loin, on aperçoit parfois les premières tours de Saint Quentin en Yvelines. L’heure de la délivrance approche…

Nous sommes repartis de Auneau en ordre dispersé et je navigue un peu à vu sans trop savoir qui est devant ni derrière. Finalement, une partie du groupe avec lequel je suis arrivé à ce dernier point de contrôle revient sur moi au pied de la dernière difficulté du parcours, la montée dite des 17 tournants. J’éprouve des difficultés à trouver le bon tempo et je finis par me faire décramponner à quelques hectomètres du sommet. Je ne cherche même pas à faire l’effort pour revenir. Peut-être en n’ai-je plus la force ? Certainement…

Je vais donc terminer mon 3e Bordeaux Paris en solitaire mais sans avoir le sentiment d’être à bout de force. Les longs boulevards qui conduisent jusqu’au vélodrome de Saint Quentin en Yvelines me semble néanmoins interminables mais je me sens en paix avec moi-même, fier d’en être arrivé là sans avoir eu à trop m’employer et heureux rien qu’à l’idée de retrouver Delphine et Bernard pour enfin passer un peu plus de 5 minutes à discuter avec eux !

Ainsi va s’achever ce long périple débuté la veille sur les bords de la Garonne. Je savoure les derniers mètres qui me séparent de l’arrivée ; la délivrance est au bout après 21h43 d’effort et quelques 645 kilomètres parcourus.

La délivrance...

La délivrance…

Résultats : http://results.chronotrack.com/event/results/event/event-8814?lc=fr

resultat

9 réflexions au sujet de « Bordeaux – Paris ou la fièvre du samedi soir »

  1. Merci Olivier. Préparation moins poussée effectivement qu’il y a 14 ans mais optimisée pour passer « l’obstacle » dans de bonnes conditions !

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  2. Beau récit en effet Patrick.
    Après mon désistement, j’ai donné mon dossard à un copain qui finit 32ième (sans assistance). Il m’a confirmé que cette édition avait été particulièrement dure à cause du vent défavorable.
    Bonne récupération
    Philippe

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  3. J’ai pris plaisir à lire ton compte rendu , cela me donne envie de m’y présenter prochainement …..étant moi aussi du mois de mai j’ai moi aussi le droit de me faire un beau cadeau d’anniversaire 🙂 .

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