300 km en toute liberté

Mercredi 15 avril 2015, 4h du matin, le réveil sonne. Dans le silence de la maisonnée toute endormie, je prends un solide petit déjeuner tout en jetant un dernier coup d’oeil au parcours qui m’attend. Un parcours que j’ai tracé il y a de cela une petite quinzaine de jours en me « promenant » virtuellement au dessus d’une carte routière comme j’aime à le faire souvent. Je ne réalise pas forcément tous ces parcours imaginaires mais pour celui-ci, j’avais à coeur de passer du rêve à la réalité.

Il est 5 heures du matin lorsque je mets en selle. Bien évidement, l’obscurité est encore totale. Il me faut donc un petit temps d’adaptation pour prendre mes marques sur des routes que je connais cependant fort bien mais que j’aborde néanmoins avec une certaine retenue car les pièges peuvent être nombreux. Jusqu’à Combovin, au pied du col Jérôme Cavalli, je ne vais croiser qu’un seul véhicule. Je suis seul au monde et je savoure sans retenue ces moments uniques, hors du temps, hors de la routine du quotidien. Je reconnais aussi la chance qui est la mienne de pouvoir « m’offrir » ce genre de petit plaisir tout en ayant bien conscience qu’il s’agit là d’une attitude parfaitement égoïste…

Alors que j’approche de cette première difficulté du jour, les crêtes du Vercors commencent à se dessiner dans un ciel qui blanchi petit à petit.

Grimper un col dans l’obscurité c’est comme découvrir une nouvelle ascension.

J’ai escaladé le col Jérôme Cavalli à maintes reprises mais aujourd’hui, je le découvre d’une manière totalement différente. Grimper un col dans l’obscurité, c’est comme en découvrir un nouveau. A défaut de pouvoir anticiper les variations de la pente, on se laisse guider uniquement par ce que les jambes ressentent. Une sorte de montée à l’aveugle dans un silence quasi religieux que seuls quelques timides chants d’oiseaux sentant le jour approcher viennent rompre. L’atmosphère est douce malgré la présence d’un léger petit vent.

Lorsque j’arrive au pas de Boussière, je m’accorde une petite pause pour contempler le spectacle qui s’offre à moi. Cette fois le jour n’est plus très loin. En bas, dans la vallée du Rhône, scintillent les lumières des villes. Un sentiment de liberté indescriptible m’envahi. Je suis un peu comme la petite chèvre de Monsieur Seguin après s’être évadée de son enclot. Les loups n’ont qu’à bien se tenir car moi aussi j’ai les crocs !

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Instant magique avant le levé du jour

Après ces quelques minutes de pause, je reprends ma route pour rallier le col Cavalli que je franchis dans le jour naissant conformément à mon tableau de marche. Je vais ainsi pouvoir effectuer la descente sans risque n bénéficiant d’une visibilité parfaite. A ma grande surprise, au fur et à mesure que je rapproche de Beaufort sur Gervanne, la température devient sensiblement plus fraîche. Ceci est-il sans doute du au phénomène d’inversion des températures que connaissent bien les météorologues. A Aouste sur Sie, j’ai même pratiquement froid alors que je m’étais habillé en conséquence : jambière et maillot de type Gabba de chez Ekoi dont l’efficacité est assez bluffante. Heureusement, les premiers rayons du soleil ne vont pas tarder à faire leur apparition pour réchauffer progressivement l’atmosphère.

Me voici désormais dans la vallée de la Drôme en direction de Die où un coriace adversaire m’oppose une résistance à laquelle je ne m’attendais pas. Il s’agit du vent du nord qui semble jeter là ses dernières forces avant un changement de direction dont nous reparlerons…

Jusqu’à Die, je progresse sur un tempo régulier. Contrairement à ce que j’avais prévu, je décide de poursuivre jusqu’à Châtaillon en Diois où je m’arrête pour retirer mes « vêtements de nuit ». Je les range dans le petit sac à dos qu’utilisent généralement les trailleurs. J’avais déjà testé cette solution à l’occasion du BRM 300 km fin mars et j’avoue que pour de telles distances c’est vraiment très pratique. Cela évite de surcharger les poches arrières du maillot et en terme de confort, le faible poids du sac et son ergonomie font qu’on l’oublie très vite.

La prochaine difficulté qui se présente à moi est le col de Menée. Lors de mes séjours à Lus la Croix Haute, je viens souvent y poser mes roues.  Voilà un col que j’apprécie pour son côté sauvage et son profil très régulier. Au sommet, je tourne le dos à la Drôme pour entrer en Isère et au sortir du tunnel, le Mont Aiguille dans toute sa splendeur s’offre à moi.

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Le Mont Aiguille

Plus à droite, la vue est également imprenable sur le massif de l’Obiou encore bien enneigé. Un décor de carte postale grandeur ! Je m’accorde plusieurs poses au cours de la descente pour profiter d’un tel panorama avant de rejoindre la nationale 1075 jusqu’à Monestier de Clermont.

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Un décor de carte postale

Sur ma gauche, défile un Trièves particulièrement verdoyant avec en toile de fond les sommets enneigés du Dévoluy et ceux des premiers contre-forts des Ecrins.

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Le Trièves

Et demain tu retournes à Valence à vélo ? » Non, je rentre aujourd’hui…

A Monestier de Clermont débute une longue descente en direction de Grenoble que je vais bien évidemment éviter de traverser. Pour cela, un très sympathique cyclo d’un certain âge va me servir de guide à la sortie de Vif afin de me mettre sur de bons rails, ceux de la piste cyclable qui va m’amener en toute sécurité à Claix. Lorsqu’il me questionne sur mon point de départ et sur le parcours que j’ai fait pour arriver là il me dit : « Ah oui, ça te fait un joli parcours ! Et demain tu rentres à Valence en vélo ? » Je ne vous raconte pas sa réaction en lui répondant que je rentre aujourd’hui…

Et pour retourner à Valence, je vais m’offrir un petit crochet par Lans en Vercors via la montée de Saint Nizier histoire d’ajouter quelques centaines de mètres supplémentaires au dénivelé de mon périple. Au cours de cette dernière ascension du jour, je savoure une fois encore le spectacle qui s’offre à moi au fur et à mesure que je m’élève au dessus de l’agglomération grenobloise : à gauche la Chartreuse et ses synclinaux perchés typiques : Chamchaude, Dent de Crolles… et en face, la chaîne de Belledonne.

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Ambiance printanière à Lans en Vercors

Il est 14h30 lorsque j’arrive sur la place de Lans en Vercors. Le cap des 200 km est franchi et il en reste encore une bonne centaine pour rejoindre la confluence de l’Isère et du Rhône au nord de Valence. 100 km qui pourraient n’être qu’une simple formalité si un vent désormais orienté au sud n’avait décidé de venir tester ma résistance… Jusqu’à Saint Gervais, je vais toutefois bénéficier d’un peu d’abri sur la voie verte de l’Isère.

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Voie verte de l’Isère

Mais lorsque je reprends la route de Saint Marcelin, j’ai face à moi un adversaire particulièrement coriace qui ne va pas m’épargner jusqu’à Pont de l’Isère. C’est dans ce type de situation que l’on se forge un mental à toute épreuve. Heureusement, les jambes tournent encore bien et je ne ressens pas de fatigue musculaire ce qui me permet de conserver un tempo certes peu élevé mais régulier sans avoir la sensation de puiser plus que de raison dans mes réserves.

Les kilomètres défilent et la fin de mon périple approche. La « délivrance » n’est plus très loin et je me repasse en boucle tous les paysages que j’ai pu voir depuis le départ. Il pourrait y avoir une sorte de petite mélancolie qui s’installe en se disant que dans quelques kilomètres je mettrai définitivement le pied à terre. Mais à l’idée que ce sera pour mieux repartir vers de nouvelles aventures, ce sentiment ne m’affecte finalement pas.

Détails et données du parcours sur Strava

https://www.strava.com/activities/285993707/embed/38e201cf0e0dc2bcd509f7958943bd3c41cc9ce7

9 réflexions au sujet de « 300 km en toute liberté »

  1. 14h30 à Lans en Vercors, j’ai compris pourquoi je ne t’ai pas vu : tu étais très nettement devant. Magnifique balade … j’y ai retrouvé des sensations de mon tout premier 300, en solo , qui passait par le col de Menée aussi …

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  2. Et un beau chrono en plus de la beaute d une telle aventure..Bravo Patrick….En forme pour la suite de ta saison…Comme toujours dans tes resumes, super classe à lire….Merci..

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  3. salut Patrick
    j’ai lu avec attention ton recit , mais de jour ! et je m’imaginais pédaler… C’est plutot juste chatillon en diois et non pas chataillon ! le col de Menée, de ce côté là est arrivé trop vite pour moi. je ne sais pas pourquoi, mais en voyant ton tracé strava, je me suis dit que tu avais tracé le departement du cantal au dessus du vercors ! Bravo et a+
    jean-philippe

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  4. Slt Patrick, un vrai régal à lire ce parcours en semi nocturne, belle description et ressenti d’une ascension d’un col de nuit, j’ai éprouvé cela lors d’une montée à 4h00 du matin du Ventoux en compagnie de quelques amis.

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