Les 7 Majeurs, du rêve à la réalité

Depuis que je suis gamin, je voue une attirance irrésistible pour la montagne. Né à 300 m d’altitude dans une région certes vallonnée, rien ne me prédisposait pourtant à ce que cet univers à la fois hostile et accueillant, minéral et végétal, soit l’objet de tant de convoitises. Mon regard s’est toujours posé avec envie sur ces sommets dont certains me seront à jamais accessibles. Combien de fois j’ai parcouru des itinéraires improbables le doigt posé sur une carte routière.  Loin d’avoir le profil du parfait grimpeur, j’ai toujours pris un plaisir unique dès que la route s’élève et s’en va tutoyer les cimes. La quarantaine passée, j’éprouve les mêmes sensations lorsqu’à 14 ans je réalisais ma première randonnée cyclo-montagnarde sur les routes du Diois. Plus qu’une révélation, une confirmation…

Au cours de l’hiver 2015, lorsque je me suis pris à imaginer les contours du défi des 7 Majeurs, j’avais comme objectif d’offrir aux amateurs de belles chevauchées cyclomontagnardes comme moi, un itinéraire tout à la fois hors norme et grandiose, propice à l’épanouissement de leur passion.

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J’ai voulu faire de ce parcours une ode à la montagne, un concentré de paysages grandioses. Résolument difficile il offre l’opportunité de s’élancer sur ces routes que j’affectionne tant. Ces routes des cimes, certes éprouvantes mais ô combien  captivantes et enivrantes. Ces fins rubans qui serpentent accrochés aux pentes les plus rudes. Autant d’invitation à entrer au plus profond de cet univers fascinant, source de toutes mes convoitises.

Ce vendredi 24 juin, lorsque je m’élance depuis Jausiers à 22 heures, je sais qu’une incroyable aventure m’attend mais j’ignore encore qu’elle sera au delà de tout ce que j’avais pu imaginer.

Le jour décline progressivement alors que le pied du col de Vars approche. Tout me semble tellement irréel que j’ai le sentiment de vivre un rêve éveillé. Au souffle du vent se mêle le ruissellement de l’Ubaye toute proche seulement perturbée de temps à autres par les aboiements de quelques chiens au loin.

A Saint Paul en Ubaye, la nuit s’est bien installée et l’ascension du premier de ces fameux 7 Majeurs débute. Dans quelques heures, ils seront plusieurs dizaines de cyclos à emprunter la même route dans le cadre du Défi des Fondus de l’Ubaye. Mais pour l’heure je suis seul au monde. Je progresse dans l’obscurité la plus totale seulement guidé par le faisceau de ma lampe. Au détour de certains virages, j’entrevois parfois le clocher de Saint Paul en Ubaye, tel un phare dans cette nuit improbable. A l’approche du sommet, les sonnailles d’un troupeau de moutons semblent sortir de nulle part. Puis c’est autour d’au moins 3 solides patous de manifester leur présence sans que je ne puisse les distinguer. Leurs aboiements se rapprochent de manière de plus en plus inquiétante et j’ai l’impression qu’ils me prennent en chasse. A ce moment là j’éprouve une certaine crainte en espérant qu’ils ne franchissent pas l’enclos dans lequel je les suppose… Finalement, les aboiements s’éloignent pour disparaître dans la nuit comme ils en étaient sortis.

J’atteins le col de Vars à 23h15. La température est douce et je m’engage dans la descente avec une certaine retenue puis progressivement, je finis par prendre de plus en plus d’assurance. Il est environ minuit lorsque j’arrive à Guillestre et m’engage sur la route de Briançon où la circulation est réduite à sa plus simple expression.

Dans la traversée de la basse ville de Briançon je rencontre quelques noctambules qui ne semblent pas plus surpris que ça de me voir !

J’effectue l’ascension du col d’Izoard dans un silence total. La lune tente timidement de m’offrir un peu de clarté mais contrairement à moi elle est désormais sur une pente descendante. Les kilomètres défilent et je suis presque surpris de me retrouver déjà au sommet de l’Izoard. La température est plus fraîche qu’au col de Vars mais demeure tout à fait acceptable à cette altitude et à cette heure. Je me remets un maillot manches longues, ajuste mon coupe vent et me voilà parti pour une seconde descente nocturne. Les virages s’enchaînent et je reste particulièrement vigilant prêt à parer à toutes rencontres impromptues avec la faune locale. Seul un lièvre coupera finalement ma route mais sans conséquence sur ma trajectoire.

Au bas de la descente de l’Izoard, je poursuis mon improbable périple en direction de la silhouette massive de Château Queyras. Quelques kilomètres plus loin, la 3e ascension se profile déjà. Le petit jour n’est désormais plus très loin et alors que je traverse Molines en Queyras, une lueur blanchâtre commence à apparaître au dessus des sommets environnants. Au fur et à mesure que je progresse vers le sommet du col Agnel, la clarté se fait plus grande. J’éteins ma lampe et distingue très nettement le sommet dégagé de ce 3e col qui marquera mon entrée en Italie.

Depuis mon départ de Jausiers j’évolue dans une sérénité absolue. Ma progression est fluide et régulière.
A 6h du matin me voici enfin au sommet du col Agnel. Là, à plus de 2600 m d’altitude j’assiste au spectacle féerique des premiers rayons du soleil venant délicatement se poser sur les sommets du Piémont. J’appuie mes coudes sur le guidon de mon vélo, pause ma tête au creux de mes mains et savoure avec bonheur et émerveillement ce véritable cadeau qui s’offre à moi. Je resterai des heures ainsi mais la route est encore longue…

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La descente vers Sampeyre permet de bénéficier d’une phase de transition et de récupération avant d’affronter les 2 terribles cols de Sampeyre et de la Fauniera. De l’avis de ceux qui ont déjà bouclé les 7 Majeurs, il s’agit de 2 obstacles qui laissent des traces. 2 cols impitoyables sur des routes au revêtement imparfait voir inexistant par endroit. Ils sont un peu aux 7 Majeurs ce que la tranchée d’Aremberg est à Paris Roubaix. Un passage stratégique, redouté et redoutable que l’on aborde avec une certaine fébrilité dont on ne sort certes pas vainqueur mais avec néanmoins une bonne option sur le résultat final.

Peu avant d’arriver à Sampeyre je m’accorde une pause sur une petite air de pique nique sur laquelle se trouve une petite paillote. Il est tout juste 7 heures et son propriétaire s’active pour tout mettre en place. Je lui demande si je peux prendre un café. Il me demande de patienter 5 minutes le temps de laisser la machine monter en pression. Pendant qu’il finit l’installation de son petit commerce, nous échangeons quelques mots en italien. Lorsque je lui explique ce que je fais il s’arrête de mettre ses chaises en place et vient vers moi pour me serrer vigoureusement les mains. Il insiste alors pour m’offrir une viennoiserie pour accompagner mon café.
Cette pause de quelques minutes me fait le plus grand bien et cet échange en italien donne le ton de la suite du parcours. Je reprends ma route et avant d’affronter les premières rampes du col de Sampeyre je me déleste des vêtements que j’avais mis pour descendre le col Agnel.

Me voici désormais face à ce fameux col de Sampeyre. Loin d’être un col renommé il n’en demeure pas moins un obstacle qui n’offre aucun répit.
Les premiers kilomètres s’effectue sous un important couvert végétal. La route ne rend pas et le ton est donné d’entrée : 7 à 8% de pente moyenne. Il en sera ainsi jusqu’au sommet, moins de 20 kilomètres plus loin. Je ne m’affole pas et entame l’ascension en prenant soin d’en garder sous la pédale.

Malgré la rudesse de cette ascension j’éprouve un sentiment de plénitude totale. La vue est exceptionnelle, le décor digne des plus belles cartes postales. Jusqu’au sommet, la route va serpenter à flan de crête avec le Viso toujours en point de mire.

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Arrivée au sommet je ne peux retenir un « waouah ! » d’extase. Situé sur un large plateau, le col offre une vue à 360° sur les cimes alentours. Seuls quelques nuages tentent de s’imposer dans un océan de ciel bleu. Un cyclo italien engage la discussion avec moi et me propose de me prendre en photo. Lui aussi aura du mal à concevoir ce qui m’attend encore compte tenu de ce que j’ai déjà fait… Avant que je remonte en selle, il me serre chaleureusement la main tout en me déclarant : « Sei un grande atletta ! Bravissimo ! ». Il va m’accompagner quelques kilomètres durant dans la descente en direction de Stroppo avant de me laisser continuer seul ma route.

La température s’est très nettement élevée, l’ambiance est quasiment estivale et je me laisse glisser en roue libre. Après une dizaine de kilomètres sur une route en bonne état, je retrouve plusieurs passages délicats qui nécessitent la plus grande des vigilances. Le revêtement est particulièrement dégradé, voir totalement absent par endroit. Certains secteurs sont en travaux et mon seul objectif est de sortir de ce « chantier » sans dommage.

Arrivé à Stroppo, je profite de la présence d’une fontaine pour faire une pose. Le pied de la Fauniera n’est plus très loin et compte tenu de la température, il est judicieux de refaire le plein en eau.

De l’avis de ceux qui se sont attaqués aux 7 Majeurs, la Fauniera fait figure d’épouvantail par sa longueur, sa pente moyenne, son revêtement et ses passages au delà de 15%. J’aborde donc ce col sur la défensive. Malgré les efforts accumulés jusque là, les sensations sont toujours bonnes.

Les quelques kilomètres qui me séparent du pied de la Fauniera offrent un peu de répit mais à peine Ponte Marmora atteint que les premières pentes de la Fauniera se présentent. Rien de méchant pour le moment mais petit à petit la route se redresse. Je joue à nouveau du dérailleur, grimpant tantôt assis, tantôt en danseuse.

Depuis Ponte Marmora, l’ascension de la Fauniera correspond en réalité à celle du col d’Esischié qui débute en sous-bois. La route serpente longtemps en fond de vallée sans présenter de difficulté particulière sur un revêtement en parfait état que l’on se prend à espérer tel quel jusqu’au sommet… A la sortie du hameau de Marmora le profil commence à se redresser. Le paysage s’ouvre sur les sommets environnants et ici et là, quelques solides fermes typiquement piémontaises s’accrochent à la pente. Je respire profondément comme pour mieux m’imprégner de cette nouvelle facette de l’univers montagnard qui sert de cadre à ce périple hors norme.

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Les pourcentages sont désormais bien marqués et la route se dégrade de plus en plus alors que l’on s’élève vers ces cimes que l’on croit inaccessibles lorsqu’on les observe du fond des vallées. Mais aussi haute soit la montagne, il y a toujours une route ou un chemin pour qui à soif d’élévation…

Ma progression est régulière et j’éprouve une sensation de plénitude qui me fait oublier la rudesse de l’ascension. J’évolue dans un univers quasi féerique, cet univers dans lequel je me plais si souvent à dessiner des parcours parfois improbables mais qui aujourd’hui deviennent réalité. Quel bonheur, quelle joie intense que de pouvoir vivre de tels moments où je m’échappe du quotidien. Je me sens tellement libre, tellement heureux que j’ai le sentiment de communier avec la nature et d’être en parfaite résonance avec elle. Une certaine forme de spiritualité s’exprime de ces instants où le temps semble suspendu.

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Le sommet du col d’Esischié approche. Depuis plusieurs kilomètres le pourcentage ne descend plus en dessous 8% mais ma progression demeure toujours aussi fluide. Je me prends même au jeu de revenir sur un cyclo italien que j’apercevais au dessus de moi depuis quelques virages.

à 2370m d’altitude, le col d’Esischie  marque l’intersection avec la route montant de Pradelves, versant emprunté par le Granfondo de la Fausto Coppi. Une nouvelle fois je suis émerveillé par le décor qui s’offre à moi et je m’arrête quelques minutes pour mieux le savourer. De la plaine du Piémont remonte une masse nébuleuse qui vient se heurter aux remparts naturels de ce site grandiose. Je reprends ma route pour rejoindre le col de la Fauniera désormais tout proche. En ce lieu qui honore la mémoire de Marco Pantani, plusieurs cyclos italiens se succèdent pour immortaliser leur passage devant la statue du « Pirate ». Un rituel auquel je prête à mon tour avant de m’engager dans la descente vers Démonte.

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L’ambiance est désormais nettement plus lourde et le ciel s’assombrit du fait de la présence des nuages qui remontent de la plaine du Pô. Alors que je me rapproche de Démonte, je ressens même quelques goutes mais ça n’ira pas plus loin.

La portion entre Démonte et le pied du col de la Lombarde m’offre une petit phase de transition avant de m’attaquer au 6e des 7 Majeurs de ce raid ultra-montagnard qui suscite déjà une certaine convoitise.

Avant de m’attaquer à cette avant dernière difficulté, je retrouve Delphine et Coralie qui sont venues à ma rencontre via le col de Larche. J’en profite pour me délester un peu de tout ce qui est désormais inutile, notamment mon équipement nocturne et après cette courte pause, me voilà reparti pour une nouvelle ascension de plus de 20 km. L’atmosphère est très lourde mais le ciel bien que chargé de nuages reste non menaçant.

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Dans les premiers kilomètres de la Lombarde, les épingles s’enchaînent les unes aux autres avant que le route ne retrouve un profil plus linéaire. La transition est nette entre la première moitié où l’on progresse dans une vallée encaissée et la seconde partie de l’ascension où le paysage est beaucoup plus ouvert et dominé par le sanctuaire de Santana di Vinadio, perché à 2100 m d’altitude, faisant de lui le plus haut d’Europe.

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En franchissant la Lombarde me voici de retour sur le territoire français. Il est un peu plus de 16h30 et j’avoue ne pas avoir vu passer le temps depuis mon départ de Jausiers la veille à 22 heures. Je m’autorise une pause prolongée du fait de la présence de Delphine et de Coralie avant de plonger sur Isola et me diriger vers le pied de la Bonette, « ma » si chère Bonette…

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La fin de mon périple approche et je suis partagé entre l’envie d’en terminer pour savourer le plaisir du devoir accompli et une forme de mélancolie me gagne en même temps. D’ici quelques kilomètres, cette folle aventure appartiendra au passé et regagnera le rayon des souvenirs.

Je souhaite à tous ceux qui s’élanceront sur cet itinéraire en 7 Majeurs d’éprouver les mêmes émotions. De ressentir ce bonheur à nul autre pareil que j’ai pu éprouver tout au long de ce parcours qui fait la part belle à la montagne.

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Vers 20h15, quelques mètres me séparent du bonheur absolu à près de 2800 m d’altitude. Je pioche au plus profond de moi pour me hisser jusque là après tant de kilomètres parcourus depuis la veille. Une lumière rasante caresse les sommets du Mercantour et dans le silence le plus absolu, je touche enfin au but et clôture de la plus belle des manières mon périple montagnard sur ce tas de cailloux dénué de végétation tout aussi attachant qu’effrayant, accueillant et hostile. Je dois encore redescendre à Jausiers pour boucler mon parcours en moins de 24 heures mais je laisse en ce lieu majeur une nouvelle partie de moi-même et mon esprit planer encore longtemps au dessus des cimes.

 

4 réflexions au sujet de « Les 7 Majeurs, du rêve à la réalité »

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